L'église de Vallorcine et sa turne : le seul édifice du village bâti pour affronter l'avalanche

La plupart des villages de montagne ont déplacé leur église loin des couloirs. Vallorcine a fait l'inverse : elle a gardé la sienne dans le couloir et lui a construit un bouclier. La turne, éperon de pierre en forme de proue de navire, dévie les avalanches depuis trois siècles — et quand l'église a été rebâtie au milieu du XVIIIe siècle, on l'a tournée d'un quart de tour pour lui présenter le flanc le plus étroit. C'est, avec la maison de Barberine, le monument le plus parlant du village.

Par la rédaction de vallorcine.info · Mis à jour le 8 septembre 2026 · ✓ Données vérifiées
Village de montagne enneigé dominé par son clocher — image d'illustration, non prise à Vallorcine

L'essentiel en bref

La turne : une proue de pierre plantée devant l'église

Le mot est du patois vallorcin : turne, de tourne, « parce que les avalanches tournent autour du mur ». Les administrateurs de la cour de Turin, eux, l'appelaient ravelin — de l'italien ravellino, un ouvrage de fortification en V, cousin des demi-lunes du XVe siècle. La commune la décrit comme « une étrave de pierres, en forme de proue de navire, énorme rempart destiné à dévier les avalanches ». Sur le plan de 1761, elle apparaît sous la lettre H, avec la mention la digue.

Ce n'est pas un ornement : c'est un ouvrage de génie civil vieux de trois siècles, entretenu de génération en génération. Voici son histoire, telle que la publie la mairie.

Chronologie de la turne et des avalanches de l'église. Source : brochures officielles de la mairie de Vallorcine (L'église de Vallorcine, Notre-Dame de l'Assomption), relevées le 8 septembre 2026.

DateÉvénementConséquence
1594Une avalanche endommage l'égliseElle n'était alors protégée que par une « mauvaise » turne en bois
5 mars 1674Avalanche sur le village du Chezeray, tout procheLe hameau est détruit et abandonné ; les habitants se reconstruisent plus loin
Hiver 1719-1720Une forte avalanche montre que la turne de bois ne suffit pasUne turne de pierre est bâtie en deux ans : 4 500 journées de travail, pierres descendues en traîneau sur la neige
Hiver 1802-1803Une avalanche « qui tient toute la plaine de Vallorcine »L'église n'est pas touchée — la preuve que l'ouvrage fonctionne
15 janvier 1843Avalanche plus violente encoreLe clocher est détruit, l'église « décoiffée », le presbytère endommagé
Été 1843, puis 1861, puis 1953Trois campagnes de renforcementLa turne est reprise à chaque fois
2006Dernière restauration en dateConsécutive à un éboulement survenu les années précédentes

Dans l'angle de la turne se tenait autrefois la maison de la confrérie du Saint-Esprit, qui entretenait les luminaires de l'église. Elle a été détruite après la reconstruction de l'église : collée au mur, elle entretenait trop d'humidité.

Pourquoi l'église a été tournée d'un quart de tour

Le détail le plus intéressant du dossier tient en une phrase du mémoire adressé par le syndic et le conseil de Vallorcine, après les travaux de 1756. L'ancienne église, disent-ils, était trop petite — une partie des fidèles devait rester dehors, dans le cimetière, « exposées aux injures de l'air » —, humide et obscure « parce qu'elle était en partie dans terre », et il fallait descendre plusieurs marches pour y entrer. Ils ont donc dû la rebâtir, l'agrandir, en relever le sol, et surtout :

« … et de la tourner d'ailleurs d'une autre manière, c'est-à-dire de porter sa longueur du nord au midi, au lieu qu'auparavant elle s'étendait du levant au couchant, et cela, par rapport aux avalanches auxquelles elle est exposée et dont elle se trouve mieux garantie au moyen d'une digue triangulaire construite au-dessus d'icelle… »

Autrement dit : une église s'oriente par tradition vers l'est. Celle de Vallorcine a renoncé à la tradition pour se ranger derrière son bouclier. La topographie a gagné contre la liturgie — et l'on peut encore le lire dans la position du bâtiment aujourd'hui.

Le chantier de 1755-1757, dans le détail

L'emplacement lui-même a été disputé. Les habitants du Couteray et du Métan, alors habité toute l'année, voulaient l'église au Nant, hors des couloirs et à mi-chemin de Barberine ; ceux de l'aval voulaient la garder où elle était. Le curé Cruz a fait s'accorder tout le monde sur place.

La pierre du pays est partout : l'encadrement du porche est en gneiss à grenat et en gneiss à chlorite, celui de la porte du clocher et des fenêtres en gneiss, en cargneule et en granite de Vallorcine — la roche qui donne son nom à tout un massif géologique. La façade, sous un avant-toit très débordant, s'ouvre d'une serlienne, ce triplet baroque ici traité en trois fenêtres distinctes, deux petites et une grande.

Trois dates gravées dehors, et ce qu'elles racontent

Les trois dates lisibles à l'extérieur de l'édifice, selon la brochure municipale. Relevé du 8 septembre 2026.

DateOù la lireCe qu'elle commémore
1693Sculptée sur une pierre du clocher, à côté d'un monogramme du ChristUne grande famine qui a décimé de nombreux villages de Haute-Savoie, dont Vallorcine
1756Clés de tirant de la façadeLa reconstruction de l'église
1844Clés de tirant forgées, aux angles du clocherLa reconstruction du clocher, l'année suivant l'avalanche de 1843

Les trois cloches, et l'année où il a fallu les casser

En novembre 1793, après un premier refus — sanctionné par cent soldats supplémentaires ajoutés au contingent déjà installé dans la vallée —, les Vallorcins ont dû casser eux-mêmes leurs cloches. Celles d'aujourd'hui racontent la reconstitution du clocher, siècle après siècle. Toutes trois sont encore tractées à la corde, dans la tradition campanaire, ce qui est rare.

Les trois cloches de Notre-Dame-de-l'Assomption. Source : brochure municipale, relevée le 8 septembre 2026.

ClocheFondue parDateProtection
Petite, au nordGaspard Dvonna, fondeur à Genève1779Classée en juillet 1943
Grosse, au sudI. Baptiste Chrtienot1735 (date sur la faussure)Classée en juillet 1943
Moyenne, à l'est — « Marie Josephte est mon nom »Louis Gautier fils, maître fondeur de Briançon, fondue à Martigny22 juillet 1813Classée en 1983

Le détail vaut d'être relevé : la cloche de 1813 a été coulée non pas en Savoie mais à Martigny, en Valais, par un fondeur de Briançon. Vallorcine a toujours regardé autant vers la Suisse que vers la France — c'est aussi ce que raconte notre page sur l'histoire du village.

Ce que la restauration de 2009-2022 a fait ressortir

La décision de restaurer est prise en 2009, à l'occasion d'une installation électrique défaillante ; l'état du bâtiment conduit à une reprise complète — assainissement, retrait des plaques d'amiante, ablation du crépi extérieur en ciment, réduction de la tribune.

C'est cette réduction de la tribune qui a rendu visibles, en entrant, des fresques du XVIIIe siècle retrouvées sur l'arc triomphal et à la croisée d'ogives. Quatre campagnes de sondages ont décelé jusqu'à sept restaurations successives entre le XVIIIe et le XXe siècle. Elles ont été traitées selon la charte de Venise : ce qui a disparu n'a pas été réinventé, les lacunes restent des lacunes.

L'iconographie situe le village mieux qu'une carte. De part et d'autre de l'arc, saint Michel tient la balance des âmes et saint Maurice brandit l'étendard : le prieuré de Chamonix a été fondé par l'abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse et l'église de Chamonix lui est consacrée ; l'abbaye de Saint-Maurice, elle, ferme le bas de la vallée du Trient, côté suisse. Comme le résume la brochure municipale : « la France est à gauche et la Suisse à droite ».

Le mobilier, lui, est en mélèze de Vallorcine, œuvre d'artisans du village : les fonts baptismaux de Francis Dunand (Pâques 1960), l'autel dont le pied figure deux mains offertes (Henri et Francis Dunand, Noël 1958), et un orgue entièrement construit à la main par Camille Ancey en 1974, dans un mélèze de 300 ans coupé dans la forêt de la Villaz et séché de longue date. Il aura fallu deux ans à ce chef de la chorale du village pour le fabriquer. La restauration récente y a ajouté douze vitraux du Père Kim En Joong, dominicain d'origine coréenne, et un retable en acier corten inspiré du sculpteur Jean-Pierre Augier — dont la Vierge de la niche de façade est faite d'une bêche et de petites faux détournées.

Un dernier fait, que la brochure mentionne en une ligne et que rien ne signale sur place : pendant la guerre de 1939-1945, le curé Payot a abrité des réfugiés juifs dans le clocher, avant leur passage en Suisse. Le village est à deux kilomètres de la frontière du Châtelard.

Ce que les sources ne tranchent pas

Nous publions ici deux brochures officielles de la commune, écrites à des années d'écart. Elles ne concordent pas partout, et nous préférons le dire plutôt que choisir à leur place :

Visiter : ce que l'on sait, et ce que l'on ne sait pas

Soyons net : aucune source officielle ne publie d'horaires de visite de l'église de Vallorcine, ni de calendrier de visites guidées. Le culte y est assuré par la paroisse Saint-Bernard-du-Mont-Blanc, joignable au 04 50 53 16 25 (numéro relevé le 8 septembre 2026), et les horaires de messe varient d'une semaine à l'autre. Pour savoir si l'édifice est ouvert le jour de votre passage, le plus sûr reste l'office de tourisme du village, à deux pas.

Un repère de calendrier, en revanche, est certain : les Journées européennes du patrimoine 2026 ont lieu les samedi 19 et dimanche 20 septembre, sur les thèmes du patrimoine de la photographie et du « patrimoine en péril ». Le programme local n'était pas publié au moment où nous écrivons : à vérifier auprès de l'office de tourisme si vous êtes dans la vallée ce week-end-là.

Sur le terrain, l'église et sa turne se voient de toute façon de l'extérieur, et elles sont sur le tracé du chemin des Diligences, la boucle qui relie les hameaux du village : c'est la manière la plus simple de les intégrer à une demi-journée de marche facile.

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Pages voisines

Le musée de la Maison de Barberine conserve les archives d'où sortent ces récits (la charte de 1264, la turne, l'arrivée du train) ; notre page histoire de Vallorcine raconte la colonisation walser dont l'église est le premier édifice ; le chemin des Diligences passe devant la turne et relie les hameaux, dont Le Crot et Barberine. Tout le reste du village : que faire à Vallorcine. Pour dormir sur place : où loger à Vallorcine.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « turne » de Vallorcine ?

C'est le mur paravalanche qui protège l'église : une étrave de pierres en forme de proue de navire, plantée en amont de l'édifice pour dévier les coulées. Le mot vient du patois tourne : les avalanches tournent autour du mur. Les administrateurs sardes l'appelaient ravelin, du nom d'un ouvrage de fortification en V.

De quand date l'église de Vallorcine ?

Une église occupe l'emplacement depuis le XIIIe siècle : la mairie retient le 8 mai 1272, date à laquelle le prieur de Chamonix fonde l'église et nomme le premier curé. Le bâtiment actuel a été reconstruit de 1755 à 1757, et son clocher relevé en 1844 après l'avalanche de 1843.

Pourquoi l'église n'est-elle pas orientée comme les autres ?

Parce qu'elle a été tournée exprès. Le mémoire du syndic et du conseil de Vallorcine, après les travaux de 1756, explique qu'on a porté sa longueur « du nord au midi, au lieu qu'auparavant elle s'étendait du levant au couchant », « par rapport aux avalanches auxquelles elle est exposée » et pour se mettre derrière la digue triangulaire.

Peut-on visiter l'église ?

Aucun horaire de visite n'est publié par une source officielle. Le culte est assuré par la paroisse Saint-Bernard-du-Mont-Blanc (04 50 53 16 25), et les horaires de messe varient. Demandez l'état du jour à l'office de tourisme de Vallorcine. L'extérieur et la turne, eux, se voient librement, sur le tracé du chemin des Diligences.

Les cloches sont-elles classées ?

Oui, les trois. Les deux plus anciennes — celle de 1735 et celle de 1779, fondue à Genève — ont été classées en juillet 1943 ; la cloche moyenne, fondue à Martigny en 1813, l'a été en 1983. Elles sont toujours sonnées à la corde.

Sources et vérification — faits relevés le 8 septembre 2026 :
  1. Histoire de la turne (1594, 1719-1720, 4 500 journées, 1802-1803, 1843, 1861, 1953, 2006), chantier 1755-1757 et Domenico Guelino, mémoire du syndic de 1756, plan de 1761, trois dates extérieures, description des trois cloches et de leur classement, mobilier en mélèze, orgue de Camille Ancey : brochure « L'église de VALLORCINE, Notre Dame de L'Assomption », mairie de Vallorcine (texte de Dominique Ancey).
  2. Étymologie de la turne et du ravelin, fondation de 1272, maison de la confrérie du Saint-Esprit, restauration 2009-2022, fresques et charte de Venise, vitraux du Père Kim En Joong, Vierge et retable de Jean-Pierre Augier, réfugiés juifs cachés dans le clocher : livret « L'église de Vallorcine — Histoire et géographie », mairie de Vallorcine.
  3. Dates des Journées européennes du patrimoine 2026 (19 et 20 septembre) et thèmes de la 43e édition : ministère de la Culture, portail des Journées du patrimoine, consulté le 8 septembre 2026.
  4. Paroisse et numéro de contact : fiche « Culte catholique » de la mairie de Vallorcine, consultée le 8 septembre 2026.

Réserve : les deux brochures municipales divergent sur plusieurs points de détail (date de la mappe sarde, orientation de l'édifice, identité du prieur Richard). Nous publions les deux versions plutôt que d'arbitrer. Le programme local des Journées du patrimoine n'était pas publié à la date de rédaction. Photo d'en-tête : village de montagne enneigé, photo Unsplash (Bernhard, Scuol, Suisse) — image d'illustration, non prise à Vallorcine.