Histoire de Vallorcine : une colonie walser fondée en 1264 au fond de la vallée des ours
Vallorcine n'est pas un village savoyard comme les autres, et l'explication tient dans un parchemin du 14 mai 1264 : cette année-là, le prieur de Chamonix concède la moitié de la Vallis Ursina — la vallée des ours — à des colons germanophones venus du Haut-Valais, les Walser. Sept siècles et demi plus tard, leur héritage se lit encore dans les greniers de bois, dans les noms de lieux et dans le fait que le village a longtemps regardé vers Martigny autant que vers Chamonix.
L'essentiel en bref
- L'acte fondateur : la charte d'albergement du 14 mai 1264, par laquelle le prieur de Chamonix concède à titre héréditaire la moitié de la vallée aux « teutonici de la Vallis Ursina ».
- Qui ? Les Walser — contraction de l'allemand Walliser, « Valaisans » —, spécialistes du défrichement et de la mise en culture des terres d'altitude.
- Le loyer : huit deniers de service à la Saint-Michel et quatre livres de cens à la Toussaint, chaque année.
- Le nom : Vallis Ursina, la vallée des ours — il figure noir sur blanc dans la charte de 1264.
- Deux anniversaires de 750 ans : celui de la charte, fêté en 2014 ; celui de la fondation de l'église, fêté en 2022. Les deux sont exacts, ils ne célèbrent pas la même chose.
- Ce qui en reste : l'habitat en hameaux dispersés, les greniers de bois sur pilotis, quelques toponymes en patois, et une orientation durable vers le Valais.
- La bascule : l'arrivée du chemin de fer en 1908 fait passer la vallée de l'agriculture de subsistance au tourisme.
La charte de 1264, ce qu'elle dit vraiment
C'est un document conservé aux archives départementales de Haute-Savoie, et sa traduction française a été publiée dans le cadre du programme européen Walser Alps auquel la commune a participé. Le prieur de Chamonix y déclare avoir donné et concédé, « à titre d'albergement perpétuel », la moitié de la vallée aux Teutonici et à leurs héritiers. Les termes sont précis, et ils dessinent déjà la géographie du village.
Le contenu de la charte d'albergement du 14 mai 1264, d'après la traduction publiée par le programme Walser Alps (Interreg III-B), synthèse rédigée pour la commune de Vallorcine en décembre 2007. Relevé du 8 septembre 2026.
| Clause | Ce que dit le texte |
|---|---|
| Objet | La moitié de la Vallis Ursina, concédée en jouissance héréditaire |
| Limites | L'eau appelée Berberina (Barberine), la montagne appelée Salansus (Salenton), et la source de l'Eau Noire jusqu'à la limite entre les territoires de Martigny et de Chamonix |
| Redevances | 8 deniers de service à la fête de saint Michel archange, 4 livres de cens à la Toussaint |
| Droit de partir | Un colon peut s'en aller avec ses biens meubles et vendre ses propriétés — mais seulement à d'autres hommes liges du prieuré |
| Franchises | Ils demeurent « en paix et libres de menées, de visites et de corvées » |
| Lieu et date | « Fait au cloître de Chamonix, l'année du seigneur 1264, le deuxième des ides de mai » — soit le 14 mai |
Deux détails méritent qu'on s'y arrête. D'abord, ces franchises : exemption de corvées, liberté de circuler, transmission héréditaire. On n'accorde pas cela par générosité, mais parce que personne d'autre ne veut vivre à 1 260 m dans un couloir d'avalanche : les Walser sont recrutés, et ils négocient. Ensuite, le nom : la vallée s'appelle déjà Vallis Ursina en 1264. Le village n'a donc pas inventé ses ours pour le tourisme — il portait ce nom avant d'avoir une église.
Qui étaient les Walser
On les appelait « les défricheurs ». Colons pacifiques d'origine germanique, ils avaient immigré vers le Haut-Valais entre le VIIIe et le IXe siècle, depuis la Souabe, après l'effondrement de l'empire romain. Du XIe au XIVe siècle, la surpopulation, des conditions de vie de plus en plus dures et un radoucissement du climat les poussent à chercher de nouveaux espaces : en trois siècles, ils fondent des colonies dans les Grisons, en Autriche, dans les vallées méridionales du mont Rose, et — plus modestement — en Savoie. Le nom qu'on leur donne vient de leur provenance : Walliser, les Valaisans.
Leur spécialité est exactement ce dont le prieuré de Chamonix a besoin : cultiver et habiter à l'année des vallons que les populations romanes n'exploitaient qu'en estive. Ils s'installent près des cols, là où le trafic de transit se développe — et Vallorcine est précisément sur le passage entre la vallée de Chamonix et le Valais, par le col des Montets d'un côté et la frontière du Châtelard de l'autre.
Les « Hôtes », un mot resté dans le paysage
Les populations romanes locales appelaient ces colons les Hôtes — au sens médiéval du terme : ceux qui viennent s'établir sur des tenures nouvellement créées qu'ils ont à défricher. Le mot est resté dans la toponymie. À Vallorcine, la parcelle n° 3168 de la mappe sarde porte le nom patois L'Bouillé o Zoutes, « le bassin des Hôtes ». On retrouve des lieux-dits « les Hôtes » à Sixt, à Saint-Jean-d'Aulps et à Verchaix, à proximité des hameaux des Allamands de Morzine et de Samoëns : la même trace, laissée par le même mouvement de peuplement, tout au long du nord de la Haute-Savoie.
Deux « 750 ans » à Vallorcine, et pourquoi les deux sont justes
Voilà une confusion facile à faire, et que nous prenons le temps de démêler : Vallorcine a fêté ses 750 ans deux fois en huit ans.
- En 2014 : les 750 ans de la charte d'albergement de 1264, c'est-à-dire de la naissance de la communauté walser de la vallée.
- En 2022 : les 750 ans de la fondation de l'église, en 1272, quand le prieur de Chamonix érige la paroisse et nomme son premier curé. C'est cet anniversaire qu'a célébré la restauration achevée en 2022.
Huit ans séparent les deux événements : le temps qu'il a fallu pour qu'une colonie devienne une paroisse. C'est un raccourci utile de l'histoire du village.
Ce que les Walser ont laissé sur le terrain
Le premier héritage est architectural. Vallorcine a conservé des granges-greniers que le patois valaisan appelle regats ou raccards, et que l'on ne trouve pas dans la vallée de Chamonix voisine : des constructions de bois et de pierre, souvent levées sur des piliers coiffés de dalles plates pour empêcher les rongeurs d'atteindre les réserves. Une frontière architecturale passe donc au col des Montets, et elle ne doit rien au hasard : c'est celle du peuplement.
Le deuxième est l'habitat dispersé. Là où les villages romans se serrent autour de leur clocher, Vallorcine s'étale en chapelet de hameaux le long de l'Eau Noire — Le Buet, Le Crot, Le Sizeray, La Villaz, Le Mollard, Barberine, Le Couteray — que relie aujourd'hui le chemin des Diligences. Cette dispersion tient à la manière walser d'occuper le sol, mais aussi à l'avalanche : on ne met pas tous ses œufs dans le même couloir.
Un village déplacé par une avalanche
La démonstration est dans les archives. Près de l'église, vers le midi, se tenait autrefois un petit village qui faisait office de chef-lieu : le Chezeray. Il a été détruit par l'avalanche du 5 mars 1674 et abandonné. Les habitants se sont reconstruits plus loin, au Sizeray. L'emplacement d'origine, lui, n'est plus qu'une cuvette dans un pré : L'Bouillé o Zoutes sur la mappe sarde. Le même réflexe a donné à l'église sa turne paravalanche, et il explique pourquoi, ici, l'histoire du peuplement et celle de la neige ne se racontent pas séparément.
Entre deux pays, longtemps
Politiquement, Vallorcine a suivi le destin de la Savoie : duché de Savoie, royaume de Sardaigne, rattachement à la France en 1860. Mais dans la vie quotidienne, la frontière a longtemps compté moins que la pente. Les faits que nous avons relevés ailleurs sur ce site le montrent bien : la chaux du chantier de l'église vient d'un four installé aux Jeurs, côté suisse ; la cloche moyenne du clocher est fondue à Martigny en 1813 ; les Vallorcins ont possédé des vignes en Valais, la dernière ayant été vendue à Martigny en 1929 ; et le maître-maçon de l'église venait du Valsesia piémontais, comme la plupart des artistes qui ont décoré les églises du pays du Mont-Blanc au XVIIIe siècle.
Cette double appartenance n'a rien de folklorique : elle survit dans le fait que la gare du village est aujourd'hui le point de correspondance du Mont-Blanc Express vers Martigny, et que la plupart des excursions les plus rapides depuis Vallorcine se font en Valais — nous les avons classées par temps de trajet.
1908 : le train change tout
La ligne à voie métrique remonte la vallée de Chamonix, atteint Argentière en 1906 et Vallorcine en 1908. En une génération, une vallée d'agriculture de subsistance et d'émigration saisonnière devient accessible, puis touristique. Le musée du village consacrait d'ailleurs sa saison 2026 à ce basculement, sous le titre « Vallorcine, 150 ans d'hospitalité et d'accueil ».
Le XXe siècle achève la mue : télécabine et domaine de Balme côté hiver, randonnée et Tour du Mont-Blanc côté été. Le village compte aujourd'hui moins de cinq cents habitants — l'ordre de grandeur, sans doute, de la petite communauté qui négociait ses franchises avec le prieur de Chamonix il y a sept siècles et demi.
Où voir cette histoire, sur place
- Le musée de la Maison de Barberine, installé dans une maison de 1705 : c'est là que sont rassemblés la charte d'albergement, l'histoire de la turne, celle du chemin de fer et les récits des Vallorcins émigrés. Attention : il n'ouvre qu'en juillet et en août, et la saison 2026 est terminée.
- L'église et sa turne, le plus ancien lieu institué du village, visible librement de l'extérieur.
- Le chemin des Diligences, boucle facile d'environ 8,6 km qui relie les hameaux en suivant l'ancienne route du Valais : la meilleure lecture de l'habitat dispersé.
- Les hameaux eux-mêmes, à commencer par Le Crot et Barberine, où les greniers de bois sont encore debout.
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Pages voisines
L'église de Vallorcine et sa turne est le prolongement direct de cette page ; le musée de la Maison de Barberine en conserve les archives ; le chemin des Diligences la parcourt à pied. Pour la vie du village aujourd'hui : que faire à Vallorcine, l'été et l'hiver.
Questions fréquentes
Pourquoi Vallorcine s'appelle-t-elle « la vallée des ours » ?
Parce que son nom latin est Vallis Ursina, la vallée des ours, et qu'il figure déjà dans la charte d'albergement de 1264 : le prieur de Chamonix y concède « la moitié de la Vallis Ursina » aux colons germaniques. Le nom est donc antérieur à la paroisse.
Qui étaient les Walser de Vallorcine ?
Des colons germanophones venus du Haut-Valais, installés dans la vallée en 1264 par les moines bénédictins du prieuré de Chamonix. Leur nom vient de Walliser, « Valaisans ». Spécialistes du défrichement et de la mise en culture des terres d'altitude, ils ont fondé entre le XIe et le XIVe siècle des colonies dans les Grisons, en Autriche, autour du mont Rose et, plus rarement, en Savoie.
Que payaient les colons au prieuré de Chamonix ?
Huit deniers de service à la fête de saint Michel archange et quatre livres de cens à la Toussaint, chaque année. En échange, ils demeuraient « en paix et libres de menées, de visites et de corvées », avec le droit de partir en emportant leurs biens meubles et de vendre leurs propriétés — mais seulement à d'autres hommes liges du prieuré.
Vallorcine a-t-elle fêté ses 750 ans en 2014 ou en 2022 ?
Les deux, et sans contradiction : 2014 marquait les 750 ans de la charte d'albergement de 1264, 2022 les 750 ans de la fondation de l'église en 1272. Huit ans séparent la naissance de la communauté de celle de la paroisse.
Qu'est-ce qu'un « regat » ou un « raccard » ?
Une grange-grenier de tradition valaisanne, construite en bois et en pierre et souvent levée sur des piliers coiffés de dalles plates pour protéger les réserves des rongeurs. C'est l'un des marqueurs walser de Vallorcine : on n'en trouve pas dans la vallée de Chamonix voisine.
- Charte d'albergement du 14 mai 1264 (traduction intégrale, limites de la concession, redevances, franchises), origine et migration des Walser, installation en 1264 par les moines du prieuré de Chamonix : « Vallorcine, en territoire walser », synthèse du programme européen Walser Alps (Interreg III-B), Nathalie Devillaz, décembre 2007, pour la commune de Vallorcine ; charte conservée aux archives départementales.
- Fondation de l'église le 8 mai 1272, village du Chezeray détruit par l'avalanche du 5 mars 1674, toponyme L'Bouillé o Zoutes et parcelle n° 3168 de la mappe sarde, lieux-dits « les Hôtes », chaux du four des Jeurs, cloche fondue à Martigny en 1813, maître-maçon du Valsesia : brochure de la mairie de Vallorcine sur l'église et livret municipal « Histoire et géographie ».
- Greniers regats / raccards absents de la vallée de Chamonix voisine : documentation du projet Walser Alps relative à Vallorcine, consultée le 8 septembre 2026.
- Arrivée du chemin de fer (Argentière 1906, Vallorcine 1908), dernière vigne valaisanne vendue en 1929, exposition 2026 du musée : nos pages Mont-Blanc Express, chemin des Diligences et musée de la Maison de Barberine, chacune sourcée sur sa propre page.
Réserve : les sources municipales et la synthèse Walser Alps ne s'accordent pas sur l'identité du prieur Richard (la première distingue « Richard » en 1272 et « Richard de Villette » en 1288, la seconde fait de Richard de Villette le quatrième prieur et l'auteur de la charte de 1264). Nous publions les deux versions sans arbitrer. Les datations médiévales anciennes sont reprises telles quelles de ces sources et n'ont pas été recoupées dans les fonds d'archives. Photo d'en-tête : hameau de montagne enneigé, photo Unsplash (Davide Russo, Monte Lussari, Italie) — image d'illustration, non prise à Vallorcine.